Analyse du Midrash : Mémoire, Pouvoir et Identité

Une lecture politique et séculière de l’oppression en Égypte

Introduction

Le texte du Midrash Exode Rabba (Chapitre 1-7) propose une exégèse complexe du verset de l’Exode (1:8) : « Un nouveau roi s’éleva sur l’Égypte, qui n’avait pas connu Joseph. » Ce passage, pivot central du récit biblique marquant la transition de l’hospitalité à l’esclavage, est disséqué par les Sages à travers une série de débats philologiques et narratifs.

Le Midrash ne se contente pas de combler les lacunes du texte sacré ; il offre une réflexion aiguë sur la nature du pouvoir et la psychologie des nations. Le texte s’articule autour de trois axes majeurs : la nature du changement politique, la dynamique du populisme et la dialectique de l’assimilation. Dans cette analyse, nous adopterons une double perspective : celle de la science politique contemporaine et celle d’une philosophie laïque universelle.


La réécriture de l’Histoire et l’amnésie politique

La première controverse rapportée par le Midrash oppose Rav et Samuel sur une question fondamentale : la tyrannie naît-elle d’un changement d’homme ou d’un changement de structure ?

  • L’un soutient qu’il s’agissait réellement d’un nouveau roi (se basant sur le mot « nouveau »).

  • L’autre affirme que ce sont ses décrets qui furent renouvelés, arguant qu’il n’est pas écrit « il mourut et un autre régna ».

Cette seconde option suggère une lecture institutionnaliste du pouvoir : l’individu importe peu, c’est la politique qui mute. L’élément le plus frappant est l’interprétation de la formule « qui n’avait pas connu Joseph ». Le Midrash précise : « Il agissait comme s’il ne connaissait pas du tout Joseph ».

Nous sommes ici face au concept orwellien de la réécriture de l’histoire. Joseph, le sauveur économique, devient un « non-être » historique. Pour qu’un régime puisse désigner un bouc émissaire, il doit d’abord effacer la dette morale envers ce groupe. Le « nouveau roi » est une métaphore de l’opportunisme politique qui choisit d’oublier les alliances d’hier pour consolider le pouvoir d’aujourd’hui.


Le dictateur contraint : Populisme et survie politique

Le Midrash déconstruit ensuite le mythe du despote omnipotent en racontant que les Égyptiens dirent à Pharaon : « Viens, attaquons cette nation ». Pharaon refuse d’abord par réalisme : « Jusqu’à présent, nous vivons de ce qui leur appartient… Sans Joseph, nous ne serions pas en vie ».

C’est ici que le texte devient une leçon de science politique : parce qu’il refuse d’écouter la foule, ils le destituèrent de son trône pendant trois mois. Pharaon ne retrouve son trône qu’en capitulant : « Tout ce que vous voulez, je suis avec vous ».

Pour un public moderne, ce récit montre que la xénophobie peut monter de la base vers le sommet. Pharaon apparaît comme un leader pragmatique débordé par une vague populiste. Pour conserver son titre, il doit renoncer à sa souveraineté morale. Le Midrash nous enseigne que la haine de l’autre est un ciment social si puissant qu’un dirigeant, même absolu, ne peut s’y opposer sans risquer sa propre chute.


Le paradoxe de l’assimilation : Analyse sociologique

Enfin, le Midrash introduit une dimension sociologique en liant l’oppression au comportement des Hébreux. S’appuyant sur le prophète Osée (« Ils ont trahi l’Éternel… maintenant un mois dévorera leurs parts »), les Sages expliquent qu’à la mort de Joseph, les Hébreux rompirent l’alliance de la circoncision, disant : « Soyons comme les Égyptiens ».

D’un point de vue laïc, ce passage décrit le mécanisme tragique de l’assimilation manquée. Les Hébreux tentent d’effacer leur différence pour se fondre dans la masse, espérant ainsi garantir leur sécurité. Or, le texte note que c’est précisément là que « le Saint, béni soit-Il, changea l’amour que les Égyptiens leur portaient en haine ».

L’analyse politique révèle une ironie cruelle : loin d’apaiser l’hostilité, l’effacement des signes distinctifs semble exacerber la haine de la majorité. Le renoncement à soi-même peut être perçu par l’autre comme une intrusion ou une dissimulation, générant une méfiance accrue. En cherchant à disparaître en tant que groupe distinct, ils ont facilité leur transformation en objets d’asservissement. La sécurité d’une minorité ne résiderait donc pas dans le mimétisme, mais dans l’assomption digne de son identité.


Conclusion

À travers l’analyse de ce Midrash, dépouillé de son enveloppe purement religieuse, émerge une réflexion intemporelle sur les dynamiques du pouvoir. Le texte nous avertit que la tyrannie est rarement le fait d’un seul homme, mais le résultat d’une convergence entre un opportunisme d’élite et une pression populaire.


Sources:

Midrash Exode Rabba Chapitre 1 :7

« Un nouveau roi s’éleva » : quand les Égyptiens virent cela, ils renouvelèrent les décrets contre eux. Rav et Samuel divergent : l’un dit qu’il s’agissait réellement d’un nouveau roi, l’autre dit que ce sont ses décrets qui furent renouvelés. L’argument de celui qui dit « un nouveau roi » se base sur le mot « nouveau » ; l’argument de celui qui dit que ce sont ses décrets est qu’il n’est pas écrit « il mourut et un autre régna ».

« Qui n’avait pas connu Joseph » : selon celui qui dit que c’était un nouveau roi, cela s’explique facilement ; selon celui qui dit qu’il renouvela ses décrets, comment interprète-t-il cela ? Il agissait comme s’il ne connaissait pas du tout Joseph.

Les Sages disent : Pourquoi est-il appelé « nouveau roi » alors que c’était Pharaon lui-même ? C’est que les Égyptiens dirent à Pharaon : « Viens, attaquons cette nation. » Il leur répondit : « Vous êtes des sots ! Jusqu’à présent, nous vivons de ce qui leur appartient (grâce à Joseph), comment pourrions-nous les attaquer ? Sans Joseph, nous ne serions pas en vie. » Comme il ne les écoutait pas, ils le destituèrent de son trône pendant trois mois, jusqu’à ce qu’il leur dise : « Tout ce que vous voulez, je suis avec vous. » Alors ils le rétablirent. C’est pourquoi il est écrit : « Un nouveau roi s’éleva ».

Les Sages ouvrent ce verset avec celui d’Osée (5, 7) : « Ils ont trahi l’Éternel, car ils ont engendré des enfants étrangers ; maintenant un mois (Hodesh) dévorera leurs parts. » Cela t’apprend qu’à la mort de Joseph, ils rompirent l’alliance de la circoncision, disant : « Soyons comme les Égyptiens. » De là tu apprends que Moïse les circoncit à leur sortie d’Égypte. Et parce qu’ils agirent ainsi, le Saint, béni soit-Il, changea l’amour que les Égyptiens leur portaient en haine, comme il est dit (Psaumes 105, 25) : « Il changea leur cœur pour qu’ils haïssent Son peuple ».

« Un nouveau roi » : qui se leva et renouvela contre eux ses décrets. « Qui n’avait pas connu Joseph » : Est-il possible qu’il ne connaissait pas Joseph ? Rabbi Abin dit : C’est comme quelqu’un qui a lapidé l’ami du roi. Le roi dit : « Décapitez-le, car demain il fera de même avec moi. » C’est pourquoi l’Écriture écrit à son sujet : aujourd’hui il « ne connaissait pas Joseph », demain il dira : « Je ne connais pas l’Éternel » (Exode 5, 2).

« Il dit à son peuple » : il fut le premier à conseiller (le mal), donc il fut le premier frappé. Il conseilla le premier : « Il dit à son peuple », et il fut frappé le premier : « [Les grenouilles monteront] sur toi, sur ton peuple et sur tous tes serviteurs » (Exode 7, 29).

 

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