L’Insatiable Quête de Justice : Une Lecture Plurielle d’Exode Rabba 7:10
Introduction
Le Midrash Exode Rabba nous offre une fresque eschatologique saisissante où les lieux de la rétribution divine — le Jardin d’Éden et la Géhenne — prennent la parole. Dans ce récit, ces espaces ne sont pas de simples réceptacles passifs, mais des entités actives dotées d’une volonté propre.
Le texte dépeint un dialogue futuriste où le Jardin d’Éden s’exclame : « Donne-moi les justes, je n’ai que faire des impies », s’appuyant sur le verset du Psaume 31 détestant les vaines idoles pour ne rechercher que ceux qui se confient en l’Éternel. En miroir, la Géhenne crie à son tour : « Je n’ai que faire des justes, je recherche les impies… ceux qui pratiquent l’iniquité ». Ce tri moral, validé par le Créateur, s’illustre par l’image énigmatique de la « sangsue aux deux filles » (Proverbes 30:15), symbolisant deux appétits contraires mais également insatiables.
Perspective Laïque et Philosophique : La Cohérence Morale
D’un point de vue philosophique, ce Midrash peut être lu comme une allégorie de la « cohérence environnementale ». En personnifiant l’Éden et la Géhenne, le texte suggère que le bien et le mal sont des écosystèmes qui possèdent une nature intrinsèque.
L’Éden « crie » pour obtenir les justes car un environnement de paix ne peut subsister s’il est pollué par l’iniquité. Cette lecture rappelle l’éthique stoïcienne : chaque chose tend vers son lieu naturel. L’homme qui cultive la justice se construit une psyché qui ne peut « respirer » que dans la vérité. La « sangsue » indique ici que l’univers est un système d’équilibres : chaque action appelle une réaction. Pour un public séculier, le texte enseigne que nous finissons toujours par habiter le monde que nous avons construit par nos actes.
Perspective Musulmane : Al-Jannah, Jahannam et le Socle Commun
Pour un public musulman, l’analyse révèle des parallèles frappants. La personnification de l’Enfer est un thème coranique explicite (Sourate Qaf, 50:30), où Jahannam demande s’il y a encore des coupables à recevoir. L’avidité de la Géhenne décrite dans le Midrash est donc théologiquement familière à l’Islam.
Le critère de sélection de l’Éden — « Ceux qui ont mis leur confiance en Ton nom » — fait directement écho au concept de Tawakkul (confiance totale en Dieu). À l’opposé, le rejet des « vaines idoles » renvoie au Shirk (l’associationnisme). Le Midrash met en scène une cosmologie où la Justice divine (Al-Adl) est si parfaite que la création elle-même participe au tri des âmes. La figure de la « sangsue » devient ici l’expression du Qadar (le Décret divin) inéluctable : chaque âme a une destination qui correspond à la vérité de ses actions.
Analyse Politique Actuelle : Polarisation et Chambres d’Écho
Si l’on transpose ce texte antique à la science politique contemporaine, il offre une métaphore saisissante de la polarisation de nos sociétés. L’Éden et la Géhenne fonctionnent ici comme des « chambres d’écho » (echo chambers) absolues. Chaque camp réclame la pureté idéologique : « Donne-moi ceux qui pensent comme moi, je n’ai que faire des autres ».
Dans cette grille de lecture, la « sangsue » devient l’image de l’Algorithme des réseaux sociaux. Elle a « deux filles » — deux extrêmes — et elle les alimente en triant les individus non plus selon leur complexité humaine, mais selon une appartenance binaire et simpliste. Cependant, le Midrash contient une mise en garde : dans le texte, cette séparation est un acte divin final. Lorsque les hommes tentent de reproduire ce tri absolu sur terre, ils ne créent pas l’Éden, mais souvent l’enfer totalitaire.
Conclusion
Le Midrash d’Exode Rabba 7:10 nous confronte à la structure binaire de la justice. Qu’on le lise comme une promesse de salut pour le croyant, comme une leçon d’éthique pour le philosophe, ou comme une allégorie des fractures sociales, il nous rappelle que nos choix nous aimantent vers un destin qui, tôt ou tard, réclamera ce qui lui appartient.
Source:
Midrash Exode Rabba Chapitre 7 -10
Et à l’avenir, le Jardin d’Éden criera en disant :
« Donne-moi les justes, je n’ai que faire des impies », comme il est dit : « Je hais ceux qui s’attachent à de vaines idoles » (Psaumes 31, 7). « Et qui donc je recherche ? Ceux qui ont mis leur confiance en Ton nom », car il est dit : « Pour moi, je me confie en l’Éternel ». Et la Géhenne criera à l’avenir en disant : « Je n’ai que faire des justes, je recherche les impies, les vanités mensongères, ceux qui pratiquent l’iniquité ». Et le Saint, béni soit-Il, dira : « Donnez à celui-ci les justes, et à celui-là les impies », comme il est dit : « La sangsue a deux filles » (Proverbes 30, 15).